- Place de l'IT - https://placedelit.com -

Simon Dawlat, Batch: la renaissance à marche forcée après un pivot

Interview Simon Dawlat - Batch: la renaissance à marche forcée après un pivot
Interview Simon Dawalt, CEO de Batch

Nouveau service entre AppGratis et Batch, nouveau modèle économique, et un nouvel élan pour relancer l’activité de la société. Tout en gardant le même investisseur…
Avec cette formule, Simon Dawlat a effectué avec sa start-up un pivot radical en trois ans pour repartir sur de nouvelles bases. Mais, de l’aveu même de l’entrepreneur, la phase de transition a été éprouvante.
A l’origine du projet, AppGratis a surfé sur l’essor des places de marché d’applications en faisant découvrir de nouveaux outils mobiles pour les smartphones (période 2008-2013, mais le service a officiellement fermé ses portes le 15 février 2017).
La raison de la chute? Le déréférencement abrupt d’AppGratis sur l’App Store d’Apple. La décision unilatérale de la firme de Cupertino déstabilise la start-up parisienne qui venait de lever 10 millions de dollars auprès du fonds Iris Capital. A l’époque, Fleur Pellerin, la ministre déléguée chargée des PME, de l’Innovation et de l’Économie numérique (gouvernement Jean-Marc Ayrault), était montée au créneau et avait dénoncé les manquements liés à la neutralité Internet de la part d’Apple.
Qu’importe les gesticulations politiques, AppGratis se retrouve devant une impasse: il faut revoir le projet start-up de fond en comble. Au bout de trois ans, Simon Dawlat rebâtit une autre plateforme de push notification baptisée Batch.
Rencontré lors de la dernière édition du Salon des Entrepreneurs de Paris, Simon Dawlat explique comment cette métamorphose AppGratis-Batch s’est produite avec un impact fort au niveau de l’équipe.
Parallèlement, il arrive que le start-upper endosse une casquette de business angel. Dans cette position, ce n’est pas non plus une sinécure. Mais de bonnes surprises peuvent apparaître comme lors de la cession de Wit.ai à Facebook en 2015.

Place de l’IT: Comment les activités de Batch évoluent-elles?

Simon Dawlat: En 2019, c’est le 5ème anniversaire de Batch [NDLR: et le 10ème de la société si on remonte à la genèse d’AppGratis]. Son nom suggère une dimension de marketing automation ou comment automatiser des tâches en volume comme l’envoi de messages en push notification.
Pour la petite histoire, il m’a fallu neuf mois pour récupérer le nom de domaine Batch.com qui m’a coûté cher. Cela représente un achat à six chiffres en dollars auprès d’un Canadien qui détenait le nom de domaine. Ce n’est pas anodin dans le bilan comptable d’une start-up. Un nom de domaine est perçu comme une immobilisation qui prend de la valeur avec le temps et non interprété comme une dépense marketing.
Batch exploite une plateforme CRM (gestion de la relation client) pensée pour les applications mobiles et spécialement pour les smartphones (iPhone et Android). Nous avons développé une technologie hybride de notification push pour les médias, les e-commerçants, les banques et les VTC (voitures avec chauffeur). Nous gérons la dimension de communication entre les éditeurs de services et leurs clients.
Un deuxième niveau de la plateforme amène des fonctionnalités de ciblage plus intelligentes. En particulier une réconciliation avec les profils qui consomment les applications de manière anonyme. Notre plateforme CRM peut être exploitée soit en stand-alone comme le fait notre client Cityscoot (location de scooter électrique en libre-service), soit en mode intégré. Ainsi, nous travaillons également avec Société Générale qui, à travers Batch, anime son application mobile de gestion de comptes de ses clients particuliers. Le groupe bancaire peut lier notre outil à sa propre plateforme CRM qui est gérée par Salesforce Marketing Cloud.

Combien de clients revendiquez-vous?

Nous revendiquons 600 clients dont 40% en Europe, Asie, et USA. En France, nous avons 350 clients, dont un tiers des groupes de l’indice CAC 40. Nous travaillons avec cinq catégories d’acteurs: banques et FinTech (Société Générale, BNP Paribas, Natixis…), médias (BFM TV, Radio France, Les Echos, L’Express, Le Point, 20 Minutes, Groupe Mondadori, Prisma…), des services mobiles divers (comme Frichti pour la commande de repas ou Cityscoot), des retailers comme L’Oréal, Voyage Privé, EDF, Yves Rocher ou Beauté Privée, mais aussi des clubs de football comme le Bayern de Munich, l’Olympique de Marseille, l’AS-Saint-Etienne et la Fédération Française de Football. Nous envoyons chaque mois entre 7 à 10 milliards de messages et touchons entre 150 et 200 millions de clients uniques.

Pour quel degré d’internationalisation?

Nous avons quelques clients en Asie et aux Etats-Unis. Toutefois, nous resterons raisonnables sur l’expansion. Nous préférons nous concentrer sur notre produit technologique afin de le développer pour une mise à l’échelle encore plus large. Nous allons renforcer l’équipe sur le support client, le produit, le marketing, le commercial et le volet datascience…La feuille de route Produit est très chargée.
Nous allons avancer dans les pays limitrophes pour devenir un leader européen. En même temps, ce marché est marqué par une forte domesticité. Le champ de la concurrence s’est réduit avec le rachat du français Accengage par l’américain Urban Airship survenu en début d’année. Courant 2018, nous leur avons conquis une dizaine de clients grands comptes.

Batch : positionnement dans la push notification
Batch : positionnement dans la push notification

Comment avez-vous pivoté pour transformer AppGratis (recommandation d’applications sur l’Apple App Store) en Batch (push notification)?

Après le déréférencement de notre application de l’App Store d’Apple en 2013 [NDLR : synonyme d’éjection par manque de visibilité dans l’écoystème iOS], nous avons vécu trois années vraiment difficiles (période 2014-2016) pour reconstruire un produit de zéro, et gagner en légitimité auprès des clients grands comptes dans le BtoB. En particulier l’année 2014 a été éprouvante en raison du pivot d’AppGratis vers Batch.
Avec cette phase de transition, j’ai gagné le surnom de «Pivot Man»: comment concevoir une nouvelle solution à partir de la même société avec sa structure juridique et du même investisseur (Iris Capital). Cependant, nous avions conservé du cash de notre dernière levée de fonds [NDLR: 10 millions d’euros en décembre 2012] réalisée avec AppGratis en vue de l’investir dans la conception de Batch. Et cela nous a sauvés. La société est rentable depuis un an. Nous avons sorti la tête de l’eau mais c’était très dur.

Comment êtes-vous parvenus à préserver des liens de confiance avec votre actionnaire Iris Capital?

Cela n’a pas été évident. Je ne sais pas si Iris Capital avait encore confiance en nous. Je sais qu’au sein du fonds d’investissement, les avis étaient partagés entre le potentiel rebond de la société et sa mort. Mais, en tant qu’actionnaire majoritaire, Iris n’avait pas vraiment le choix. Il fallait continuer avec nous. Iris avait acheté des parts de la société et nous étions liés à travers un pacte d’actionnaires. En 2013, je l’ai annoncé à Iris comme tel: «Nous lançons un nouveau service avec le cash qui reste». Au final, la société de capital-risque est restée, et je pense qu’elle est maintenant contente des résultats de Batch.
Nous sommes passés près de la fin. Mais, cette histoire démontre que nous sommes parvenus à nous en sortir. Le plus dur dans cette période troublée a été de me séparer d’une grande partie de l’équipe. Je n’étais pas préparé à cela. Parfois, cela a été un crève-cœur de me séparer d’ingénieurs pour le recrutement desquels j’avais bataillé dur. En un an et demi, quasiment 80 personnes ont quitté la société. Une équipe fondatrice réduite à huit personnes a fait la transition complète entre AppGratis et Batch.
Cela fait 5 ans que le pivot a été réalisé. En termes d’effectif, nous sommes revenus à un niveau de quarante amployés, dont la moitié de l’équipe est constituée d’ingénieurs. C’est une petite boîte redevenue rentable depuis février 2018. C’est plus sain à vivre au quotidien.

Avez-vous besoin d’un nouveau tour de financement pour Batch?

Nous n’avons plus besoin de lever des fonds en equity. Nous sommes repartis sur de nouvelles bases. Avec AppGratis, nous faisions de la croissance à outrance avec une importante levée de fonds. Avec Batch, nous sommes plus raisonnables et privilégions un développement organique. Nous allons juste procéder à une petite levée de dette avec nos banques habituelles.
En 2019, nous devrions réaliser un chiffre d’affaires situé entre 4 et 5 millions d’euros. L’année prochaine, nous allons essayer de parvenir dans la tranche 6 – 7 millions d’euros au minimum.

Dans vos activités de business angel, vous avez soutenu la start-up française Wit.ai, acquise début 2015 par Facebook. Une belle opération pour vous?

C’est une bonne opération. Pas gigantesque, mais ça s’est très bien passé. Je vais faire un multiple de mon opération. Néanmoins, je n’ai pas le droit de le divulguer en raison du pacte d’actionnariat autour de Wit.ai et de la cession de la start-up à Facebook. Initialement, c’était un petit ticket: moins de 50 000 euros.
C’est toujours utile d’être identifié d’être en tant que business-angel d’une start-up rachetée par le réseau social. Cela crée un aura sympa autour de toi. Même si je n’en ai aucun mérite. Même pas une question de flair. Dans l’actionnariat de Wit.ai, il y avait une trentaine d’interlocuteurs, en comptant les fonds d’investissement comme Andreessen Horowitz.
En fait, derrière Wit.ai se trouvent mes anciens boss, en particulier Alexandre Lebrun. En 2004, j’avais fait un stage dans son ancienne start-up Virtuoz [chatbot et relation client]. L’équipe fondatrice de Wit.ai m’a fait un énorme cadeau en m’intégrant dans le pool d’investisseurs.

Dans combien de start-up avez-vous investi?

Une quinzaine sur une période d’environ cinq ans, mais entre 8 et 10 start-up sont mortes. L’un de mes derniers investissements porte justement sur la nouvelle aventure de l’équipe de Wit.ai: Nabla qui travaille sur l’intelligence artificielle au service des entreprises. Je pense que c’est l’une des plus belles boîtes récemment créées en France.
Sur le volet scientifique, elle est accompagnée par Yann LeCun et Moustapha Cissé (deux pointures de l’IA entre Facebook et Google). Sinon, je m’investis également dans l’écosystème start-up à travers des contributions du think tank The Galion Project (co-fondé et présidé par Agathe Wauthier et Jean-Baptiste Rudelle, CEO de Criteo) dont je suis membre.