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L’IA appliquée à l’industrie financière: la quête constante des métiers

Finance innovation présente les enjeux de l'IA dans le secteur financier
Finance innovation présente les enjeux de l’IA dans le secteur financier

Les services financiers se sont déjà emparés de l’intelligence artificielle, depuis la mise en place de systèmes experts dans les années 80. Cependant, l’accélération des progrès dans cette branche technologique va aboutir à une véritable transformation du secteur. Fin février, Finance Innovation a publié une preview d’un livre blanc sur les piliers de la révolution des services de l’industrie financière.
Place de l’IT a déjà proposé une synthèse de la table ronde portant sur la blockchain lors d’un colloque organisé par ce pôle de compétitivité le 22 février. Voici le deuxième volet portant sur l’essor de l’IA.
Un panel de cinq experts est venu discuter des implications de ce type de technologies dans le secteur financier. En introduisant cette table ronde spécial IA, Sarah Lamoudi, qui a supervisé l’élaboration du Livre Blanc au nom du pôle Finance Innovation, a déroulé les Domaines d’Innovations Prioritaires (DIP) associés à l’IA comme «l’amélioration du parcours client», “la réglementation et l’efficacité opérationnelle” mais aussi “comment former et créer les conditions de la confiance” ou la “mise à l’échelle des solutions” (souvent appelée «scalabilité» en franglais).

Comprendre l'IA par cercles d'influence (source: INRIA)
Comprendre l’IA par cercles d’influence (source: INRIA)

Bertrand Braunchsweig (Inria): «Loin de l’IA forte»

Bertrand Braunchsweig est attendu au tournant. Le chercheur qui dirigeait jusqu’ici le centre de recherche d’Inria Saclay – Île de France est désormais chargé de coordonner le programme national de recherche en intelligence artificielle dans le cadre de la stratégie AI for Humanity (servant de levier pour appliquer les préconisations du rapport Villani suivies par le gouvernement). Il s’agit désormais de passer à l’action après la présentation de la stratégie nationale de recherche en intelligence artificielle remontant à novembre 2018. En l’état actuel, il faut avancer sur les Instituts interdisciplinaires d’intelligence artificielle (3IA). En novembre dernier, quatre projets ont été retenus en guise de pré-sélection: MIAI@Grenoble-Alpe, 3IA Côte d’Azur (Nice), Prairie (Paris) et Aniti (Toulouse).
Bertrand Braunchsweig a plus d’une corde à son arc. Il contribue aussi aux projets DeepTech qui émergent du côté du pôle de compétitivité Systematic. Dans le cadre de ce colloque Finance Innovation, le chercheur a délimité la sphère de l’intelligence artificielle en définissant les différentes approches par cercles. «Nous savons faire de l’IA faible spécialisée dans de nombreux domaines. En revanche, nous demeurons extrêmement loin de l’IA forte», explique-t-il. La différence entre les deux? L’IA faible représente une prise de décision en fonction de ce qui été auparavant inculqué (sous contrôle humain), tandis que l’IA forte constitue une prise de décision intégrant des dimensions de conscience et d’émotion, sans recourir à l’humain. Il cite des exemples pour illustrer son propos. «Je suis moyennement convaincu par la conduite semi-autonome», commente Bertrand Braunchsweig. A partir de quel moment la machine abandonne-t-elle le contrôle du véhicule, quitte à prendre au dépourvu le conducteur humain? L’expert trouve des limites dans l’exploitation de l’IA en l’état actuel. Comprendre une phrase et répondre à une question, cela fonctionne. Mais le stade supérieur – comprendre des dialogues et répondre à des questions plus compliquées – reste hors de portée, selon lui.

Finance augmentée : table ronde IA
De gauche à droite: Juliette Mattioli (Thales), Bertrand Braunchsweig (Inria), Magali Noé (CNP Assurances), Edouard-Malo Henry (Société Générale) et Patrick Seifert (modérateur)

Juliette Mattioli (Thales): «Transformer les métiers sans forcément les détruire»

En qualité de Senior Expert en intelligence artificielle de Thalès, Juliette Mattioli travaille depuis 30 ans sur l’intelligence artificielle. Son parcours est impressionnant: en 1993, elle décroche un doctorat en mathématiques appliquées à l’intelligence artificielle de l’Université Paris IX Dauphine sur “Problèmes inverses et relations différentielles en morphologie mathématique”, théorie de la viabilité et réseaux neuronaux. A l’époque, elle travaillait déjà pour Thomson-CSF qui allait devenir Thales. En 2010, elle endosse les fonctions de Responsable Stratégie & Innovation à la Direction Technique du groupe d’électronique spécialisé dans l’aérospatiale, la défense, la sécurité et le transport terrestre. Deux ans plus tard, elle aiguise sa stature d’experte principale AI. En 2017, on la retrouve dans le pool des représentants de la France à la conférence des innovateurs du G7, contribuant à la question sur l’IA au nom de la mission FranceIA. Elle a participé au volet IA du livre blanc édité par Finance Innovation.
Bien qu’elle reconnaisse avoir peu de connaissances dans l’industrie financière, c’est justement ce regard extérieur qui intéressait l’équipe de supervision du rapport sur les trois secteurs clés pour la finance de demain. Définir l’IA revient à «fournir des capacités cognitives à une machine», selon Juliette Mattioli.
Dans sa contribution à la table ronde Finance Innovation, elle invite à «démystifier les frayeurs. Les technologies vont transformer les métiers, mais pas forcément les détruire», précise-t-elle. «L’IA augmente les capacités de l’homme mais sans forcément le remplacer.» Bien placée dans un groupe mondial qui délivre des solutions technologiques sensibles à des opérateurs d’intérêt vitaux, l’experte estime que «les industries qui fournissent des systèmes critiques ont intérêt à partager leurs connaissances, car ils ont des problématiques similaires».

Edouard-Malo Henry (Société Générale): «L’injonction AI first»

Lui-même se définit comme un “utilisateur compulsif des technologies”. Edouard-Malo Henry, directeur de la conformité à la Société Générale, considère que son groupe va se retrouver «sous l’injonction l’AI first. Cela va s’imposer à toute l’entreprise.»
Que ce soit pour la gestion de la conformité, pour les besoins de risk management, la surveillance de marché ou pour les obligations de contrôles (nécessité d’identifier son client sous des process Know Your Customer ou KYC), l’intelligence artificielle est en mesure de multiplier les incursions. Cependant, gare aux faux positifs, ces mécanismes déclenchés à tort. «En termes de compliance, nous ‘screenons’ chaque jour les accords signés pour vérifier la compliance. Une dizaine de milliers d’alertes remontent en faux positifs», rapporte Edouard-Malo Henry.
Il glisse sur le terrain du prédictif. L’exploitation d’outils technologiques permettent de savoir si «telle entreprise va dans le mur». Encore fait-il éviter de dépasser la ligne jaune. «Nous pouvons le faire aussi dans les ressources humaines et détecter le risque de burn out», évoque le représentant de la Société Générale. «Mais nous évitons de le faire, au nom de l’éthique.»
Edouard-Malo Henry se montre prolixe sur la problématique KYC, qui regroupe l’ensemble des réglementations imposant aux banques de collecter des informations sur leurs clients dans le cadre de la lutte anti-fraude. Pourquoi ne pas exploiter des technologies appropriées? «Si une entreprise collabore avec dix banques, on pourrait imaginer un coffre-fort blockchain avec les infos essentielles.» Dans le domaine de la vérification d’information négative d’un client («un processus très artisanal en l’état actuel»), l’expert bancaire met en avant les «champs considérables de fonctions cognitives dans les systèmes d’information». Enfin, dans le scoring d’ajustement des profils à risques, l’IA permettrait d’analyser les comportements des acheteurs ou des consommateurs, ne serait-ce qu’en étudiant leurs usages des réseaux sociaux.
Pour sensibiliser les collaborateurs à la culture de la conformité, la Société Générale devrait sortir prochainement une application intégrant un chatbot permettant de contacter directement un relais risk manager (“Ma compliance dans la poche”). Plus globalement, Edouard-Malo Henry estime qu’il existe un enjeu collectif relatif à la sensibilité IA au service de la transformation: «Comment embarquer l’ensemble des collaborateurs et les inciter à partager les informations entre eux?»

Table ronde Finance Innovation et IA: le panel d'experts
Magali Noé (CNP Assurances): “Le pari de l’innovation participative et au milieu des métiers»

Magali Noé (CNP Assurances): «L’innovation participative au milieu des métiers»

En charge de la transformation digitale au sein de CNP Assurances et du programme d’investissement et d’accompagnement de start-up (Open CNP), Magali Noé dispose d’une vue d’ensemble des implications technologiques associés aux métiers de son groupe (prévoyance, épargne, assurance vie…) en cours de rapprochement avec La Banque Postale. «Nous faisons le pari que l’innovation doit être participative et au milieu des métiers», souligne-t-elle lors de la table ronde. Ainsi, en partenariat avec la start-up Zelros, CNP Assurances a déployé un assistant virtuel impliquant des couches IA pour accompagner le travail des équipes de gestion de la relation client en assurance individuelle. Depuis septembre 2018, un «chatbot» est intégré dans leur environnement de travail. Il permet de converser en langage naturel avec les différentes bases de données accessibles dans le cadre de leurs activités. L’outil s’appuie sur des technologies pour l’interprétation du langage naturel (ou NLP pour natural language processing) et sur l’apprentissage automatique (machine learning) pour améliorer en continu les capacités de réponses.
Le groupe estime que 600 des collaborateurs des services concernés se connectent «régulièrement» à ce chatbot. Cet assistant compagnon a été sollicité 30 000 fois depuis sa création. «Il permet de répondre plus vite aux réclamations des clients», précise Magali Noé. Le déploiement devrait se poursuivre auprès de 120 personnes localisées en centres d’appels dans le courant de l’année.
«Il manque la confiance et l’ambition vis-à-vis de l’intelligence artificielle. J’entends encore dans les couloirs: de toute façon, nous n’y arriverons pas et cela marche très bien comme cela!», regrette-t-elle. «Que les dirigeants épousent cette volonté de transformer l’entreprise! Il faut assumer les erreurs envers les clients et les corriger avec l’apprentissage. Toutefois, cela nécessite une bonne dose de courage…»
Depuis sa création en 2016, Open CNP a pris des participations dans des start-up comme Alan (plateforme d’assurance santé qui vient de lever 40 millions d’euros), H4D (télémédecine), October (ex-Lendix, crowdlending), Stratumn (blockchain, son fondateur Richard Caetano était présent à la table ronde dédiée à ce thème), Lydia (paiement mobile), My Notary (digitalisation des agences mobilières) et YesWeHack (spécialiste du bug bounty qui vient de lever quatre millions d’euros). La structure d’investissement et d’accompagnement de start-up est dotée d’une capacité d’investissement de 100 millions d’euros sur 5 ans. En juin 2018, CNP Assurances a également lancé en interne l’offre digitale Youse de garantie locative sur le marché de l’immobilier.

Nicolas Méric (Dreamquark): «C’est plutôt l’homme qui augmente l’IA»

Montée il y a 5 ans, Dreamquark est une start-up FinTech spécialisée dans les technologies IA au service des groupes bancaires et d’assurance. En novembre 2017, elle a levé 3 millions d’euros auprès du fonds CapHorn Invest et de Plug & Play (structure d’accélération du développement des jeunes pousses d’origine californienne). Disposant d’un effectif d’une trentaine de personnes, Dreamquark travaille notamment avec BNP Paribas sur le volet deep learning pour faire de la «pédagogie autour de ses boîtes noires» (opérationnalisation & enjeux), mais aussi avec AXA et
Allianz. «Nous nous ouvrons à l’international avec une belle levée de fonds», commente son CEO, Nicolas Méric. «Nous sommes dans une phase intéressante de tests et de pilotes sur des applications de conformité.» Pêle-mêle, il évoque, dans ses contributions lors de cette table ronde, diverses pistes à explorer dans le domaine de la recommandation en gestion de fortune (wealth management), les gains d’efficacité à dégager sur les lignes de crédits accordées aux entreprises (equity management) ou la lutte contre le blanchiment d’argent (comment identifier les nouveaux comportements déviants?). «Dans les deux à cinq prochaines années, nous verrons que la technologie est mature et nous étudierons comment mettre ces pilotes en production», affirme Nicolas Méric.
Empêcheur de tourner en rond, le fondateur de Dreamquark analyse: «On dit souvent que l’IA augmente les hommes. Pour l’instant, c’est plutôt l’homme qui augmente l’IA.» Il évoque aussi la nécessité de briser les silos dans l’entreprise afin de mieux embrasser le potentiel IA. «Comment établir une organisation transverse dans la lutte contre le churn, par exemple?» questionne Nicolas Méric. Il met en avant le cas d’un groupe d’assurance qui a fédéré en équipe d’actuaires, des responsables marketing et un relais en centres d’appels afin d’émettre une proposition personnalisée. «Cela a demandé deux ans» pour établir cette approche coordonnée visant à retenir un client.

Animation de la table ronde IA lors de la matinée Finance Innovation du 22 février: Patrick Seifert, Senior Advisor CH & Co

Retrouvez l’article sur la table ronde spécial blockchain organisée dans ce même colloque de Finance Innovation: Quelle place de la blockchain dans la finance entre POC et réel déploiement? (27/02/19)