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France Digitale: accentuer les gros tickets pour les start-up et favoriser les IPO

La rentrée de la French Tech démarre fort sur le front du financement des start-up.
Emblématique de cette tendance, le rendez-vous France Digitale Day a permis de concentrer une série d’annonces dédiées fortes. Celles-ci ont été pilotées par le Président de la République Emmanuel Macron, qui, avec ses capacités de «deal makers», est parvenu à mobiliser 5 milliards d’euros auprès des assureurs et des banques dans le but affiché de doper les levées de fonds et d’exploiter davantage le levier de la Bourse. Une douzaine de groupes d’assurance et/ou gérants de bassins d’épargne comme AXA, Allianz, Amundi ou CNP sont sollicités pour entrer dans la boucle.

Emmanuel Macron: financer la French Tech
Emmanuel Macron, Président de la République et “deal maker” de la French Tech (compte Twitter Elysée)

Licornes françaises en vue

Le dispositif est destiné à accompagner aux sociétés technologiques les plus prometteuses pour les transformer en licorne (celles dotées d’une valorisation d’au moins 1 milliard d’euros) comme BlaBlaCar (covoiturage) ou Meero (plateforme BtoB pour les professionnels de la photographie). On recense quatre autres plateformes pépites en l’état actuel: Ivalua (e-achats), Kyriba (gestion de trésorerie), Doctolib (consultations de santé) et Deezer (musique en streaming).
Selon Emmanuel Macron, il est possible de faire émerger 25 licornes à l’horizon 2025. Bpifrance restera au cœur du dispositif de soutien. Elle va gérer “un fonds de fonds alimenté par 500 millions d’euros de capitaux privés pour financer les fonds de fonds français” selon son président Nicolas Dufourcq.
Pour l’Elysée, l’objectif vise à développer des “fonds de croissance” en France capables de soutenir des levées de fonds de plusieurs dizaines de millions d’euros a minima en phase de late stage. Pour l’instant, seules des sociétés de capital-risque comme Eurazeo Growth et Partech sont en mesure de suivre le mouvement. Emmanuel Macron s’adresse donc aux institutionnels français (compagnies d’assurance-vie, mutuelles, caisses de prévoyance, mais aussi des acteurs publics comme la Caisse des dépôts et consignations -ou CDC) pour participer à l’effort de financement afin de changer de dimension.
Les pouvoirs publics cherchent également à rendre la Bourse plus attractive pour les sociétés de la French Tech tentées par le levier des introductions. Dans ce cadre, la CDC et Euronext ont annoncé la création de l’indice Euronext Tech Croissance pour conférer plus de la visibilité à la performance des valeurs technologiques.
Parallèlement, il faut trouver des professionnels investisseurs capables d’appréhender les marchés du numérique. Le gouvernement compte monter un véritable écosystème européen de financement à partir de Paris et se mettre au niveau du Nasdaq qui héberge les principales valeurs Tech aux Etats-Unis.

France Digitale Day: Cédric O, secrétaire d'Etat au Numérique
Cédric O, secrétaire d’Etat au Numérique, a relevé ses manches à la France Digitale Day

En 2019, la French Tech devrait être en mesure d’obtenir un financement à hauteur de 5 milliards d’euros. Le double du total atteint en 2017. A l’époque, nous avions  recensé 6 levées de plus de 50 millions d’euros. Au relevé de compteur du premier semestre 2019, on en distingue déjà 13.
«Notre écosystème [numérique] est en train d’accélérer. On a même dépassé celui d’Allemagne en taille (…) Mais nous ne sommes pas au bout de l’histoire», a déclaré Cédric O, secrétaire d’Etat chargé du Numérique, venu porter la bonne parole au nom de l’Etat devant les milliers de start-uppeurs et investisseurs réunis lors du French Digitale Day organisé hier (18 septembre) à Paris. «Pour cela, il faut structurer à Paris un écosystème de financement», quitte à rapatrier des équipes de Londres. Le contexte du Brexit serait favorable à ce mouvement. En cette fin de semaine, le secrétaire d’Etat chargé du Numérique se rend d’ailleurs outre-Manche pour une opération séduction auprès des professionnels financiers de La City.
Parallèlement, la visibilité des start-up de la French Tech les plus prometteuses et des outils de soutien à leur développement sont valorisés à travers les classements Next40 et French Tech 120.
Dans le cadre du France Digitale Day, Place de l’IT s’est entretenu avec Jean-David Chamboredon, vice-président de l’organisation et expert en financement de start-up à travers le fonds Isai, pour évoquer les contours de cette enveloppe de 5 milliards d’euros pour doper la French Tech.

France Digitale: accentuer les gros tickets pour les start-up et favoriser les IPO
Jean-David Chamboredon, Vice-Président France Digitale

Place de l’IT: Comment l’Elysée veut-il davantage orienter les institutionnels français vers le financement des start-up?

Jean-David Chamboredon: Il faut considérer les annonces du Président de la République comme une étape qui permettra d’aller plus loin. Nous n’avons pas trouvé toutes les solutions. Le rapport de Philippe Tibi sur le financement des entreprises technologiques françaises, remis au gouvernement en juillet, soulignait deux points: il manque des fonds late stage [levée supérieure à 30-40 millions d’euros] et un marché boursier qui comprend la Tech. Philippe Tibi recommande deux choses. D’abord, les institutionnels français doivent participer au financement de fonds late stage de taille significative (au moins un milliard d’euros). Il faut également des équipes qui investissent dans les sociétés cotées et qui connaissent bien le secteur Tech, au-delà de la sphère des SSII (ou ESN) et des valeurs BioTech présentes sur les marchés boursiers.
Les 5 milliards d’euros annoncés par le Président de la République sont répartis de cette manière: la moitié sera destinée à alimenter le late stage, l’autre moitié ira sur des fonds cotés avec des équipes capables d’investir dans les introductions en bourse de sociétés technologiques européennes ou françaises.
Pour le cas du financement late stage, si une société innovante est parvenue à lever 200 millions avec BpiFrance et 300 millions auprès de fonds de capital-risque, elle sera en mesure de trouver 500 millions d’euros du côté des fonds américains ou britanniques. En France, le seul appui de Bpifrance (derrière laquelle on retrouve l’Etat français) ne suffit pas à convaincre les investisseurs américains, car le dossier n’est pas considéré suffisamment solide. Le soutien à hauteur de 2 milliards voire 2,5 milliards d’euros du Comité des Assureurs va servir de base à ériger quelques fonds late stage un peu plus significatifs en France, mais aussi avec une projection en Europe. Si ce plan fonctionne et que les assureurs prennent confiance dans les secteurs des technologies du numérique, nous pourrions espérer que les deux milliards d’euros initialement consentis se transforment en 20 milliards.

EY: Baromètre VC pour financer les start-up (S1 2019)
EY: historique du Baromètre VC pour financer les start-up (S1 2019)

Comment inciter les assureurs à participer à un tel schéma? Quel est le déclic?

En fait, le Président de la République «force» un peu le démarrage. Actuellement, les assureurs investissent 0,01% dans le capital-risque. Ils vont passer à 0,1%. Nous sommes encore loin des Venture Funds américains qui se situent en moyenne entre 1 et 4%. Il subsiste encore un facteur de 10 à 40 entre ce que fait un fonds de pension américain aux Etats-Unis et un assureur-vie en France.
Nous vivons un moment historique à saisir: des taux bas, un fonds euro [produit phare de l’assurance vie] qui ne rapporte rien actuellement, des externalités que l’épargne longue devrait favoriser la création d’emplois… Plutôt que cela rapporte zéro, l’idée est d’inciter les assureurs à mettre 0,1% dans le dispositif présenté par le Président de la République dans la perspective d’une amélioration potentielle du rendement via le capital-risque. Toutefois, cela prendra du temps en termes de déploiement. Il faut recruter les équipes, lever les fonds…Quatre ou cinq sociétés de gestion sont en mesure de lever un milliard d’euros en un an.

Mais ces groupes d’assurance ont souvent déjà des véhicules d’investissement (corporate fund)…

Certes. Néanmoins,  ces groupes ne sont pas en mesure d’accompagner des levées de fonds à 50 millions. Il s’agit de venture classique. L’idée consiste à mutualiser les moyens en associant Bpifrance et les institutionnels. Nous parvenons alors à constituer des fonds avec des capacités d’investissement de 500 millions d’euros. Si l’on trouve des relais à l’étranger (notamment via les Etats-Unis), nous pouvons atteindre le milliard. En France, des fonds à ce niveau n’existent pas encore.

Dans quelle mesure les investisseurs étrangers participent-ils à ce plan?

C’est complètement indépendant. Cependant, lors du plan annoncé à l’Elysée mardi soir [17 septembre], on a remarqué la présence de représentants de fonds américains, coréens et koweïtiens pour élaborer une stratégie d’investissement en France. En alimentation de fonds de fonds [structure de mutualisation de participations dans plusieurs fonds de capital investissement], ils n’interviennent pas encore car les fonds nationaux sont trop petits. C’est pourquoi la part des deux milliards issus des assureurs est importante pour attirer l’attention des investisseurs internationaux. En revanche, les fonds américains investissent déjà directement dans les sociétés technologiques françaises.

Quel est le rôle d’Euronext dans cette chaîne de financement par la Bourse?

Les places de marchés boursiers comme Euronext vont contribuer, mais ce sont les gérants de fonds qui auront les rôles les plus décisifs. Par exemple, ils pourront regarder l’IPO de Deezer (plateforme de musique en streaming) avec l’envie d’investir. Il y a deux ans, personne n’a regardé le dossier à Paris. Et il n’y a pas eu d’IPO. Mais Euronext aurait aimé que le processus d’entrée en bourse aille jusqu’au bout.

Emmanuel Macron évalue le nombre de licornes françaises à 25 d’ici 2025…

Ce n’est pas irréaliste au regard de l’exubérance actuelle du marché… Surtout s’il n’y a pas “d’hiver” [gel des investissements par un retournement conjoncturel de marché] d’ici 2025. La trajectoire est bonne si tout se passe bien.

En parlant de mauvais signaux venus des USA, que pensez-vous de la valorisation divisée par deux de WeWork (plateforme mondiale de location d’espaces de bureaux) pour son IPO?

C’est la preuve que les arbres ne touchent pas le ciel! L’impact est assez fort. Notamment vis-à-vis de SoftBank [investisseur de référence dans WeWork]. Son Vision Fund [méga-fonds doté de 97 milliards de dollars] a du mal à lever pour son deuxième fonds.
Par ailleurs, l’IPO d’Uber (service VTC) n’a pas été terrible et son business model est bancal. C’est un retour à la réalité du marché, mais il ne faudrait pas que l’exubérance tourne au crash.

A lire en complément: Interview Nicolas Brien – France Digitale: «Il manque des fonds pour lever au-delà de 20 millions d’euros» (septembre 2019)